Mon Noël traditionnel

La revoilà, cette folle période enneigée, voilée de poudreuse à la cannelle et d’une ambiance un peu surannée. Pour l’occasion, les ornements de la grand’tante s’éventent hors de leur écrin de boules à mites et les disques de mille neuf cent tranquille se font aller. On chantonne Mele Kalikimaka de Bing Crosby en sirotant un porto-soda – ou pire, un Cinzano – en assemblant des bouchées, affublée d’un tablier fleuri. Mon Noël, je l’aime traditionnel. Un peu nostalgique aussi, il est vrai…

On ressort les jeux de cartes qui sentent le fond de tiroir de chalet, le jeu de Jenga, de Tock, de Yum, de Boggle, retrouvant en souriant les résultats des folles parties de l’an dernier, les matchs revanche, les défaites amères terminées en ostinage, les tournois de belles-soeurs.

Seules nouveautés sorties des boîtes; nos achats en solde d’après Noël alors qu’on hyperventilait dans l’interminable filée sous notre manteau trop chaud, portant quelques livres de plus, gracieuseté du pain sandwich de Tante Sylvie ou des choux à la crème de Tante Rolande. Casse-noisette soldés et centres de table cocottés de lamé d’argent luttent pour se faire une place à côté des boules qu’on traîne depuis notre premier appart, incapable de s’en défaire, même si elles viennent du Dollo. À Noël, pas toujours facile de faire une place au nouveau.

Décembre vous rend-il nostalgiques? Regrettez-vous ce temps où votre seule responsabilité était de fouiner pour découvrir la cachette des cadeaux et pratiquer votre face de surprise devant le miroir pour qu’une fois la nuit du grand déballage venue, votre mère ne se doute pas que vous aviez découvert le pot aux roses? Gardez-vous un souvenir doux-amer de cette tête de poupée à coiffer que vous aviez reçue au lieu de la trousse complète de maquillage que vous aviez pourtant bien clairement demandée, entourant de rouge l’article dans le catalogue Distribution aux consommateurs?

Parce que c’est aussi beaucoup ça, Noël: des souvenirs. La messe de 10 h et ses fous rires contagieux au possible. La tenue étrennée pour l’occasion. Le retour à la maison en passant par le dépanneur pour y acheter de la liqueur, breuvage rare chez moi mais très prisé aux fêtes. La photo officielle, devant le sapin avec un verre de Blanquette de Limoux. Je ne vous dis pas le bonheur quand j’ai bu du «vrai» champagne, des années plus tard! Les bas de Noël le matin du 25, les yeux encore petits d’avoir déballé jusqu’à tard dans la nuit. L’odeur de teinture des pyjamas neufs portés pour la première fois… Tant de souvenirs, de traditions répétées année après année.

Mes frères avaient toujours dans leur bas des bobettes et des bas, justement. Toujours des cennes en chocolat pas mangeable qui goûte le parfum. Toujours des clémentines. Toujours la petite boîte de After Eight au milieu de la table. Toujours des Smarties dans le bol en verre taillé beaucoup trop lourd que personne n’ose déplacer pour éviter d’être celui qui réduira en mille morceaux ce joyau familial que nul ne souhaite recevoir en héritage.

Souvenirs, traditions répétées au fil des ans qui font que mes Noëls d’enfant sont à la fois les miens seuls et ceux de tous. Ils ont quelque chose de rassurant, de connu, de réconfortant. Un Noël sans tournoi de Tock n’est pas tout à fait Noël. Un Noël sans beignes, sans Ave Maria, sans repas de ragoût non plus. Noël traditionnel, ça sonne ringard? Peut-être. J’ai toujours préféré le pain sandwich au caviar.

Ce texte a été publié dans le magazine Coup de Pouce  de décembre 2013
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Les mauvaises journées

Elles commencent toujours avec le lever du mauvais pied, l’oeil collé, l’oreiller étampé. Au fait, si quelqu’un connaît un truc pour savoir de quel pied il faut se lever, je suis preneuse.

Il n’y a plus de pain, ou de lait, ou de café, ou d’essence dans l’auto – choisissez. Les mauvaises journées, on n’a plus de bobettes, il ne nous reste que des soutifs beiges, on a la jambe lourde et la racine plus que due.

On se change sept fois, ne sachant plus si on se sent fleurie, unie foncé ou unie pâle. En noir de la tête aux pieds. Notre jean préféré est en tapon sous le lit avec les bilous. On fout le bordel dans la chambre, à la recherche d’un habit de camouflage pour passer inaperçue dans la jungle urbaine ou, mieux, en quête d’une tenue qui fera de nous la femme invisible, donc introuvable – ô joie! – pour la journée.

Ne pas faire face à la situation. Vouloir se terrer sous la montagne de vêtements qu’on devra ranger à leur place dans des tiroirs déjà trop pleins, le soir venu. «Rusher» les enfants. Oublier les collations. Sacrer en butant sur des jouets laissés dans le passage, pour se rendre compte que ce sont nos chaussures qu’on a laissé traîner. Ne pas s’excuser aux enfants d’avoir levé le ton pour rien. Pas le temps. Parce que les mauvaises journées, on est forcément en retard.

Les mauvaises journées, on se sent gonflée. On est affublée d’un bouton en plein centre du front, explosion hormonale. Pourquoi faut-il que ce soit LA journée où on doit refaire notre photo de passeport? où on a un meeting important avec LE gars cute du bureau? Les mauvaises journées, on se sent moche, grosse, pas assez ceci, trop cela, la face tombée, le regard cerné. De bleu, de fatigue, de foie qui file pas.

Les mauvaises journées, tout le monde nous tape sur les nerfs. Pas le goût de se faire des nouveaux amis ni de socialiser avec les mamans de la garderie. On donne du coude dans l’autobus. À l’épicerie, on ne laisse pas passer la dame qui n’a pourtant dans son panier qu’un pain et deux oranges – qu’elle attende son tour comme les autres.

On passe tout droit au passage piéton en ignorant les badauds qui poireautent sur le trottoir. Les mauvaises journées, on n’est pas d’équerre, pas d’adon, pas polie. On est bougon, on bardasse, on bourrasse.

C’est là qu’au café, pendant qu’on attend notre latté les yeux dans le flou, arrive quelqu’un avec son aura de bonheur. La tête auréolée d’un halo lumineux qui fleure bon la lessive fraîche séchée au soleil de juillet alors que nous, on a le novembre gris et le cerne à l’année. On pourrait se laisser toucher par ces effluves de bonne humeur alors que volette devant nos yeux cette parfaite silhouette drapée dans une jupette d‘étoffe soyeuse. Mais non. On baboune et on l’envie. On peste et on l’haït. Parce que c’est une mauvaise journée. Parce que le nuage gris nous suit.

Alors, on se fait plaisir. On fait mine de s’enfarger dans ces talons trop hauts qui nous font souffrir de maux de dos et on renverse notre latté sur sa robe jaune soleil. De deux choses l’une, soit cette damnée journée se poursuivra plusieurs jours, vos griffures comme témoins de ce catfight hideux à chaque reflet de miroir, soit elle s’achèvera aussitôt, votre vengeance ayant opéré sans riposte aucune, laissant la «parfaite» en sanglots devant votre oeuvre caféinée. Oui, je sais, c’est pas beau, la vengeance, mais vos parents vous ont bien élevée et vous ont appris à partager. Oui, oui, même les mauvaises journées.

Ce texte a été publié dans le Coup de Pouce de novembre 2013

Ma télé bien aimée

 

Compagne de nos soirées et des matinées des mousses, elle fait partie de la famille. Comment imaginer la vie sans elle, avouez. Toute timide dans ma L’Assomption natale, j’étais loin de me douter qu’elle me ferait gagner ma vie une fois devenue grande. Qu’elle serait celle par qui vous me saluez à l’épicerie, celle par qui vous vous demandez où vous avez vue ma binette et m’attirent parfois d’étonnants commentaires tels « Vous êtes plus belle en vrai! » ou encore « Ça doit être vrai que la télé donne 10 livres, vous êtes toup’tiiiiite! »

Assise dans les marches du sous-sol de la banlieue qui m’a vue grandir, j’étirais la sauce chaque dimanche soir pour regarder les stars de l’improvisation imaginée par feu Robert Gravel s’évertuer à ce jeu impitoyable. Sur l’écran coiffé d’oreilles de lapin, c’était alors Radio-Québec qui diffusait ces performances uniques. Diane Jules, Sylvie Potvin, Chantal Fontaine, Raymond Legault, sa sœur Sylvie, Robert Lepage. J’y ai vu là les plus belles prouesses d’acteurs. La fébrilité des joueurs perçait l’écran de la Zénith en couleurs. L’excitation était palpable. Connaissant alors par cœur l’hymne de la LNI; La feuille d’érable, issue de La Bonne Chanson, la chair de poule me prend encore aujourd’hui à l’écoute de la note finale soutenue. Je priais pour qu’Yvan Ponton, vêtu de son gilet zébré pige une comparée de 5 minutes. Je volerais ainsi à la nuit quelques mille secondes de plus, en comptant le caucus et le vote. Le bonheur.

Assise dans ces marches habillées de tapis marron losangé d’ocre et blanc, toute fascinée devant ce jeu qui m’intriguait et m’attirait comme un aimant, j’étais loin de me douter que je foulerais à mon tour la patinoire quelques 15 ans plus tard. Je n’en fais plus d’impro. Ça me rend malade, peu attirée par l’imprévu sans filet que je suis.

Plus tard, le dos calé dans un sofa vintage avant l’heure, j’ai détesté et aimé à la fois Jean-Paul Belleau. Son interprète allait m’enseigner le jeu des années plus tard. J’allais même partager avec lui les papillons caractéristiques d’un soir de première au théâtre et jouer son amoureuse éperdue sur les planches. Qui m’aurait dit…

La série Avec un grand A de notre Janette nationale, est j’en suis persuadée, la série qui m’a inconsciemment donné le goût du jeu. Qui a semé en moi ce besoin de faire vivre et ressentir. D’être une sorte de courroie de transmission de l’émotion.

Auprès de ma mère, j’ai apprivoisé le parler franc et imagé de Victor-Lévy Beaulieu, faisant connaissance avec l’unique Jean-Louis Millette, le plus grand que nature Gilles Pelletier, admirant un Yves Desgagnés au charme dévastateur et son délectable « ostie toasté des 2 bords ». Aujourd’hui un ami, il m’a confié les plus beaux rôles du théâtre russe et m’a ainsi permis de partager la scène entre autres avec M. Le Ministre lui-même, Michel Dumont et l’inoubliable Fanfreluche, Kim Yaroshevskaya.

L’Héritage. Des dames de cœur. La Bonne aventure. Le temps d’une paix. Le Parc des Braves. Des téléromans de « grand » que j’avais le droit de regarder. Ma mère avait-elle saisi mon intérêt? Ma fascination pour ce médium avant le temps?

Avant de devenir une étoile de plus dans le ciel, ma grand-maman Estelle m’aura vu dans son téléroman préféré, partageant l’écran avec son beau Alain Zouvi! J’entrais dans la télé par la grande porte en jouant dans 4 et demi aux côtés de Rosanna elle-même…

La télé comme un aimant, comme vecteur d’émotions. Je ne croyais pas qu’elle aurait un si grand impact sur moi. Je dis toujours que je n’ai su que bien tard que je voulais faire ce métier, en jetant ce regard rétrospectif, je me demande si elle ne savait pas déjà tout l’effet qu’elle avait sur moi. Ma chère dame, si c’est vrai que la télé donne 10 livres, ça doit être 10 livres d’amour.

Texte publié dans le numéro d’octobre 2013 du magazine Coup de Pouce.

 

Récit d’une rentrée annoncée

Au moment où vous lirez ces lignes, imaginez-moi ampoules aux doigts d’avoir étiqueté un à un 48 crayons de couleur. Cernée par des anxiétés nocturnes telles: Ai-je bien fait d’acheter la boîte à lunch des Bagnoles? (Elle sera sans doute passée de mode d’ici Noël.) Peut-être aurais-je dû investir dans un sac écolo-recyclable-lavable de couleur neutre pour éviter les moqueries? Ai-je bien identifié les quatre paires d’espadrilles requises? Une pour la gym, une pour la classe, une autre pour les jours de crachin et la quatrième en cas… (J’exagère à peine sur le nombre.)

Oui, mon «grand» entre à la maternelle. Lot d’angoisse compris. De ma part, pas de la sienne. Déjà qu’il n’aura pas encore cinq ans le jour de la rentrée, qu’il est plutôt de petit format, je le vois, menu escargot portant au dos sa coquille d’apprentissage fournie de ciseaux et de bâtons de colle pendant que je renifle d’émotion derrière lui, cachant mon trouble derrière mes lunettes noires.

D’un naturel je dirais… prudent, il n’est pas particulièrement friand des envolées physiques. Un ballon envoyé sur le front par un camarade inattentif le fera invariablement chigner. Il craint le sang, le coeur sur la flotte à la moindre odeur douteuse. Sage et consciencieux, il sera cependant un bon élève, à n’en point douter. Petit poète qui s’émerveille d’une fourmi transportant son butin au lieu de l’écrabouiller sans pitié chaussé d’une de ses quatre paires d’espadrilles (pas celles de la gym, bien sûr), sera-t-il le chouchou du prof? Arrivera-t-il à se faire des amis? Sera-t-il celui qui sait toujours tout et que ça nous tape donc sur les nerfs?

Je sais bien qu’il ne s’agit ici que de la maternelle et je dois arrêter de m’en faire parce que tous finissent par se sortir assez bien de cette période de points reliés par des traits et de bricolages en macaronis. Mais c’est comme si, à travers la première rentrée de mon fiston, je revivais la mienne. Vêtue d’une robe neuve et d’un lainage blanc, avec en bandoulière un sac de toile rouge, accroché au cou mon identifiant collé sur un carton en forme de tulipe, avec mon voisin Pascal, j’attendais un autobus scolaire jaune qui n’est jamais venu. Beau départ. Première journée d’école, premier retard. Déjà un décalage, un «pas pareil». La différence qui fait qu’on te remarque alors que tu voudrais donc être effacée comme le nom de ta prof au tableau parce que ce n’est pas elle que tu souhaitais avoir. N’y voyant à l’époque d’autre signification que celle d’avoir été oubliée (quand même!), je me dis aujourd’hui qu’il devait bien y avoir là une signification x, un rapport y avec le fait que… que je… qu’il faille que… Oh! et puis rien. Le bus n’est pas passé, that’s it.

Ce qu’il y a de bien pour la rentrée de fiston, c’est qu’on va à l’école de quartier à pied. Voilà déjà un départ rassurant, non? Ce qui fait qu’à moins que je m’enfarge dans une des quatre paires d’espadrilles dans l’entrée, que je me casse royalement la gueule et que je ne puisse me rendre à l’école à temps, occupée à essayer de retracer mes dents perdues dans un bain de sang pendant que mon fils tourne de l’oeil dans son beau chandail neuf, tout risque de bien se passer.

Je survivrai à la rentrée.

 

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Ce texte a été publié dans le magazine Coup de Pouce d’août 2013

Divine Inspiration

 

Écrire. Geste digne parmi plusieurs, expérience d’une rare félicité quand on arrive à enligner phonèmes et sonorités dans l’ordre qui créée une harmonie parfaite. Écrire, peut relever de l’exploit. De l’athlétisme du verbe, du macramé vocabulaire. Mais encore faut-il qu’on soit inspiré…

Chose étonnante, l’inspiration peut vous happer à tout moment. Il faut alors saisir la balle au bond, la rosée au petit matin, encore fraiche.

Pour moi, c’est la nuit que ça se passe. Impossible alors de me rendormir sans avoir couché sur papier le fruit créateur du hamster de mon esprit qui grignote les précieuses minutes de mon sommeil avec ses idées d’auteur à la gomme. Un calepin près du lit? J’y ai songé. Mais la lumière dont j’ai besoin pour guider ma plume risquerait de tirer chéri de son sommeil ronfleur. Voyez quelle amoureuse dévouée et soucieuse je fais?

Un dictaphone? Pensé à ça. Mais le son rocailleux de ma voix à 3h du matin; maman allaitante du bambin aux fringales nocturnes et gestionnaire de cauchemars de l’aîné, aurait tôt fait d’effrayer le fameux hamster de l’inspiration qui fuirait alors sans demander son reste. Et c’est bien connu, il faut se méfier du hamster qui dort où est-ce l’eau qui fuit? Peu importe. Je m’égare. Il est tard.

Me répéter ladite phrase (digne du Nobel de littérature of course) comme un mantra, pour être certaine de ne pas l’oublier jusqu’à ce que folie s’ensuive? Pas essayé. Pas assez folle encore.

Me reste l’ordi. Au rez-de-chaussée. Dure entreprise. Bondir hors du lit telle une gazelle fuyant le danger (…) Oui bon, un peu forte celle-là je vous l’accorde. Bondir, bondir… s’extirper à contre coeur des draps tièdes serait plus juste. Faire s’allumer la veilleuse de l’escalier au passage, en prenant soin de ne pas rater une marche ni de s’éclater l’orteil sur le camion de pompier qui a oublié d’entrer à la caserne. Une fois de plus. Sanction il y aura.

Passer une « petite laine » par temps plus frais. Bailler entre chaque touche. Faire vite pour ne pas laisser filer le filon! Profiter de la luminothérapie de l’écran sur son visage (au moins ça de bon) et pondre, à l’heure des poules, un texte avant qu’il ne s’envole ou que le coq chante trois fois.

Assez fascinant tout de même cet esprit qui s’accroche à une phrase et ne se laissera pas replonger dans le sommeil tant et aussi longtemps qu’elle n’aura pas été figée sur l’écran ou le papier. Imaginez le nombre de chansons perdues entre deux rêves.

Encore plus fascinante cette inspiration qui survient sans avertir à toute heure du jour ou de la nuit. Parlez moi de ça une fonction cérébrale et créative qui est toujours en alerte! Pas de repos qui tienne. C’est de la vigueur ça madame! Lectrice, sache que la création littéraire que tu as sous les yeux est le fruit d’un élan d’inspiration nocturne. De la haute voltige insomniaque. Quelqu’un a dit qu’ils s’amusent. Au diable la fiesta, moi je retourne me coucher. Inspiration, fais donc pareil s’il te plaît.

 

Texte publié dans  le magazine Coup de pouce

Miss St-Michel

Retour dans un passé pas si lointain. Giboulée de février. Le travail m’amène dans le nord de l’île. Partie tôt pour éviter le gros du trafic, je n’ai pas pris le temps de déjeuner.

Mon chemin me mène au hasard devant un casse-croûte des plus typiques. Devanture affichant les articles au menu en lettres jaunes et rouges invitantes. Miss St- Michel me cruise.

Lumière crue, miroir tournant le dos au long comptoir de formica, tabourets. Étaient-ils pivotants? Mon imaginaire souhaite tant que oui. Je passe ma commande: deux oeufs tournés, pain blanc, bacon. «Ton bacon, tu le veux sec-sec-sec?» me demande la blonde dame, avec un clin d’oeil ayant l’air de dire: «C’est comme ça que je l’aime, moi aussi.» C’est la première fois qu’on me demande comment je veux mon bacon. Je jubile.

Accoudée au comptoir du Miss St-Michel, je regarderai Gigi – pour Ginette – s’activer tranquillement à la plaque. S’ensuivra une conversation simple et empathique. J’apprendrai que le 1er avril, après 22 ans, Gigi mettra la clef dans la porte de son établissement. Le proprio du local le reprend pour agrandir son restaurant à lui, à la porte voisine. Vingt-deux ans qu’elle fait du six jours semaine, Gigi. À se lever à 4 h 30, à aller elle-même faire ses achats chez le boucher, faire ses boulettes à burger, dégraisser son bacon, le précuire. Vingt-deux ans à servir des habitués dans un casse-croûte comme il ne s’en fait plus, véritable joyau d’une époque que je n’ai pas connue mais qui me fait envie. Vingt-deux ans aux fourneaux, derrière la caisse, à la vaisselle, au service. Seule employée. Miss St-Michel, c’est elle.

Entre deux bouchées du meilleur bacon que j’ai mangé de ma vie, mes yeux ne semblent pas assez grands pour tout avaler. Le menu Pepsi où s’affichent les plats du dîner et leur prix, les souvenirs au-dessus de la caisse, la plaque gravée offerte à Gigi par un groupe d’habitués, j’imagine.

 Un lieu clairement rempli de moments de partage de toutes sortes, d’humeurs, de vie. Combien de personnes seront endeuillées de leur passage quotidien au Miss St-Michel, une fois celui-ci fermé? Je n’ose pas y penser.

J’y retournerai avec mon aîné pour partager une frite et un cheese, et saluer Gigi une ultime fois avant la fermeture. Comment je fais pour vous retrouver, Gigi? «Oh, tout le monde me connaît!» m’avait-elle répondu, avec un sourire entendu.

Qu’allez-vous faire de tout ce temps? «Je vais commencer par prendre des vacances. Peut-être faire un voyage avec mon conjoint, qui est camionneur.»

Je ne sais pas où vous en êtes, Gigi. Sur la route comme copilote? À la barre d’un nouveau casse-croûte? Comment s’est passée cette dernière journée qui vous inquiétait tant? Je payerais cher mon ordre de bacon parfait pour vous entendre m’en jaser…

Une retraite plus tôt que prévue, un grand reste de vie à meubler d’autre chose. Un remodelage des habitudes. Je vous espère sereine dans ce passage obligé. Et je vous envie un peu ces grands murs blancs à couvrir de couleurs nouvelles. Bonne route, Miss St-Michel. À la revoyure, Gigi!

Texte publié dans le magazine Coup de Pouce de juin 2013

Chronique printanière

Mai. Enfin le printemps qui prend pleinement ses droits. Si avril leste les liens tissés durant la froidure, mai les dénoue entièrement, libérant enfin les bourgeons, faisant éclater les bulbes pour que s’élèvent les corolles colorées des tulipes.

Si avril laisse encore la terre engourdie se réveiller sans la brusquer, le chaud soleil de mai fouette les ardeurs de tout un chacun. Et à grands coups de portes de garage ouvertes, l’inventaire se fait, promesses de samedis à chasser les trésors dans les ventes de débarras. On astique la moto par-ci, on regonfle les pneus des montures à deux roues par-là.

Mai est là enfin, mois de tous les possibles. Printemps salutaire et guérisseur. Mai. Synonyme de virées à la pépinière. Héritage horticole de ma mère. Le temps s’arrête, le coeur aussi de battre devant ce petit plant de campanule des Carpates qui aura tôt fait de jouer du coude pour se frayer une place dans la plate-bande déjà bien garnie. Retrouver ses gants qui craquent sous la boue séchée. Les genoux humides dans la terre. Faire dévier les lombrics de leur ondulant voyage, les ongles crasseux, bénéfices du sol qui nous vitamine. Jardinage salvateur qui courbature le dos, mais oxygène l’esprit.

Au détour d’une promenade en rutilant tricycle, nous apporterons aux voisines, mes jardiniers en herbe et moi, des petits plants séparés de leur mère: hostas, sédums, hémérocalles. Nous reviendrons les bras chargés de trésors: échinacées rouges, spirées, lupins violets… Ma rue comme zone de libre-échange botanique.

Parfois, une jasette avec ma voisine Sylvie s’étire jusqu’à l’heure de l’apéro. Mai, c’est le retour des p’tits blancs au frigo. Comme des scouts, toujours prêts. Ma rue comme zone de libre-échange vinicole.

Mai. C’est le barbecue – et son cook! – qui reprennent leurs droits.Farewell la mijoteuse, hello les marinades et les légumes grillés.

Mai, c’est étirer l’après-midi sur la terrasse en allongeant le cou pour capter les derniers rayons, pas encore assez chauds pour les bras nus mais bien assez pour une première crème molle à La Frizette du coin.

Mai de promesses, printemps de tous les possibles, des amours fols, des amours naissants ou renaissants. Mai qui voit s’éveiller les corps, frétiller les regards devant les jupettes qui flirtent avec le vent. Mai où l’amour nous saute dessus, au détour d’une vitrine, doux imprimés fleuris et étoffes colorées et aériennes, enfin.

Mai. C’est, bien sûr, l’anniversaire de toutes les mamans, aussi celui de mon homme, de mes belles-soeurs, de Joselita, de Lydia, d’Isabelle…Et le mien. M’amenant doucement vers la quarantaine, cet anniversaire printanier qui ne saute jamais une année me gâte de sa période. Je suis une vraie fille du printemps. Coquette qui aime les écharpes douces parant le cou, jardinière toujours plus habile, briguant les trucs à gauche et à droite.

Bien qu’un brin convenus, tous les mots associés à ce mai de ma venue me réjouissent et m’apaisent, évoquent chez moi les plus doux souvenirs: renouveau, renaissance, flirt, chaleur, éveil, soleil, douceur… Printemps guérisseur, apaisant, poétique, plein de promesses… Et si, comme le dit Félix Leclerc, le printemps les tient, ses promesses, imaginez le bel été qu’on aura!

Ce texte a été publié dans le numéro du magazine Coup de Pouce de mai 2013.