Une marche à la fois.

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Petit matin tôt.

Un peu pressé mais pas trop.

Sans grand espace pour l’imprévu.

Petit matin tôt normal quoi.

Ma menue quatre portes rutile sur la rue Quinn; toute enjolivée de la fin des lilas, des pancartes annonçant les ventes de garage passées, celles où je n’ai pas eu le temps de venir fouiner.  Ou celles à venir, où je me promet pourtant de passer jeter un oeil intéressé. 

La rue Quinn et ses patients qui attendent l’autobus. La rue Quinn et ses rayons de soleil qui se frayent un chemin parmi les feuilles se dépliant du grand sommeil. La rue Quinn et ses maisons disparates mais coquettes. Plusieurs avec ce je ne sais quoi de charmant qui fait qu’on décélère devant.

En pôle position après un arrêt obligatoire, un éclat jaune vif attire mon regard.

Pas une tulipe en fin de vie utile, pas un panneau annonçant une traverse de lutins non,  plutôt une petite paire de bottes de pluie.

Une petite paire de bottes de pluie jaunes comme le soleil après celle-çi, avec à leur bord un petit bonhomme prudent qui descend avec toute l’application du monde un escalier de bois. Celui de sa maison probablement. Pour aller à la garderie sans doute. La petite main enfouie dans celle de sa maman, j’imagine.

Et c’est tout.

Cet instantané d’une petite paire de bottes. Qui descend une à une les marches de ce grand escalier de bois. Qui rassemble les deux pieds sur la marche à chaque pas. Ce moment volé au matin qui s’enfuit déjà. Cette maison vieillotte juchée sur des pieux pour en creuser le sous-sol, comme ça se fait souvent dans mon vieux quartier. Cet escalier construit pour l’en attendant, pendant les grands travaux.

Sa maison à ce petit garçon, grandie par en dessous.

Et c’est tout.

S’en est suivie une journée faite de rires, de répétitions, de prises et de reprises, de rires encore, d’accolades et de bises.  Une journée de retouches, de changements de costumes. Une journée en forme de répliques apprises et d’autres envoyées à la volée.

Une journée de carte d’accès privilégié, de salutations au loin au détour d’un couloir, d’ascenseur jusqu’au 14e pour jaser musique et souvenirs, pour apprivoiser un nouveau langage, pour jeter les bases d’un projet emballant tout neuf.

Une journée normale pas plate quoi.

À bord à nouveau de ma rutilante voiturette, le pont me ramène à ma demeure, à mon chez moi. Les vitres baissées pour brasser l’air qui s’est déchargé de son humidité après l’ondée en cette fin d’après-midi,  je souris en conduisant doucement, apaisée d’une journée inspirante, heureuse à l’idée de retrouver mon home vivant et jacassant.

Je flashe à droite toute au coin de Quinn, et je m’engage sur cette rue qui a bourgeonné de plus belle à notre insu à tous pendant cette journée.

La tête en gigue, une douce lassitude m’habite, un sourire tranquille.

Mon regard est fuyant mais s’accroche soudain à une lueur au loin à ma droite.

Une lueur toute de jaune vêtue.

Celle d’une petite paire de bottes de pluie.

Caoutchouc lumineux dans la fin de ce jour de la fin mai. Une petite paire de bottes, aux pieds de ce tout petit bout d’homme qui grimpe à nouveau une à une les marches de ce grand escalier de bois.

Sa petite main agrippée à celle de son papa, j’imagine. Qui est allé le cueillir après sa journée de travail, probablement. Qui rejoignent ainsi la femme de la maison et passeront ensemble une soirée de jacasse et de jeux, je le souhaite.

Une petite paire de bottes était en route pour sa journée.

Pendant que tout ce temps, ce long et court temps à la fois, j’ai vécu la mienne.

Je la retrouve au passage,

C’est quoi les chances? 

De quoi fût faite ta journée, petit garçon aux bottes? De craies et d’historiettes? D’une grosse peine au dîner ou à l’heure de ta sieste? De jeux enlevants, d’apprentissages, de lutte et d’accrochages sur un phonème qui résiste à se former dans ta bouche? De mots qui se bousculent à la sortie? De genoux salis sur la bouette du parc? De larmes et d’éclats de rires lâchés sans pudeur?

Ta petite grande journée je l’espère, était normale pas plate comme la mienne.

C’est tout.

Cette petite paire de bottes qui te ramènent à la maison, pour la grande ascension.

Cette petite paire de bottes qui logent et tiennent au sec ce qui porte ta vie.

Toute une vie devant.

Toutes ces vies parallèles en ascensions perpétuelles.

Toutes ces vies qui vivent la leur sans se recroiser jamais.

Sans se connaitre jamais.

Toutes ces vies en petites bottes de pluie

Deux pas sur chaque marche,

Une marche à la fois.

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